review

26/06/2012

SABRINA PISCAGLIA

EUROMEDITERRANEE

WATERFRONT

Enracinée, incrustée profondément dans la roche, elle se dresse toute entière devant la mer Méditerranée ; Marseille grouille de vie sous le soleil du Midi.
Cette image, évoquée fatalement par le nom de la ville, est bannie des palettes de Riccardo Pocci. C’est une Marseille futuriste et nocturne, vide et immobile, que le peintre choisit de représenter. Déroutante vision, inattendue et fascinante.
Ce choix radicale est révélateur de la démarche artistique de Pocci qui, dans ses séries, dresse des portrait subtils de notre société à travers la représentation de l’architecture. Les édifices, les routes, les places, forment l'environnement artificiel et stratifié autour duquel s’organise la vie collective d’une communauté. Cet environnement est le miroir réfléchissant toutes tensions humaines.
Et l'être humain, tout autant exclu qu’il est des compositions du peintre, reste son sujet primordial d’investigation. Ce n’est donc pas étonnant que Pocci ait choisi le nouveau quartier de Marseille comme métonymie de la ville entière. Cet oeuvre de reconversion et construction est l’expression même d’une volonté de renouveau, d’un besoin de changement et d’évolution. De plus, ce complexe architectural futuriste, se greffant sur un tissu urbain très caractéristique, changera la ville à jamais. C’est donc un catalyseur émotionnel extraordinaire et un remarquable objet esthétique que Pocci interprète tout en nous invitant à faire de même.

Cet artiste commence par extraire, par le biais d’un appareil photo, des fragments, des portions de réalité qui correspondent à des critères graphiques et conceptuels bien précis. Il construit ensuite un récit subjectif, morcelé et partiel, qui se concrétise sous forme de série. L'expédient du cycle iconographique, emprunté à la photographie, lui permet de donner un fil rouge à ses compositions et, en même temps, d’approfondir à loisir son sujet.
Partant du principe que la vison occidentale se façonne sur un ensemble de caractéristiques culturelles partagées et ayant fait le choix de bannir tout choc visuel de sa peinture, Pocci se tourne vers l’environnement qui, certes, lui permet d'interpréter le réel selon ses propres fondements esthétiques et philosophiques. Mais aussi de trouver un terrain d'entente, une complicité, avec le spectateur, fasciné par ses compositions familières et étranges à la fois. Familières, parce qu’elles restent réalistes et facilement lisibles ; étranges, parce qu’incomplètes.
Certes toute représentation, de par sa nature, est incomplète. Mais celles de Pocci poussent le vice à son extrême : simplification outrée des formes, palette restreinte souvent aux couleurs primaires ou en noir et blanc, support fragmentaire qui coupe l’image.
Mais l’importance du support ne se résout pas à son effet sur le dispositif de représentation. Il transforme une image plate en un objet sculptural qui envahit presque l’espace réservé au spectateur, comme l’estrade d’une nature morte flamande. De plus, la palette même est un symbole puissant de notre société et économie. Associée ici à la ville portuaire par excellence, elle semble vouloir concrétiser davantage son rêve de modernité.
Tous ces choix sont guidés par la volonté de Pocci d’impliquer le spectateur, d’en faire un complice qui ne se soumet pas passivement à la vision de l’artiste démiurge mais qui l’aide à accomplir son ouvrage. En exploitant les mécanismes perceptifs du cerveau - pour n’en citer qu’un : la capacité de combler le manque d’information des images - Pocci appelle l’observateur à participer à la (re)construction même du tableau. Il l'empêche de se lover dans sa bien trop confortable position “d’innocent” spectateur, il le mobilise sans le brusquer. C’est ainsi que le regardant n’est plus passif. Il intervient, sans même s’en apercevoir, au procédé de création. Il se fait allié de l’artiste et en partage, tout en l'enrichissant de son propre bagage culturel, la vision du peintre.